samedi 6 janvier 2018

Ma position sur le droit à l'avortement.



Au cours de la 121ème session du comité des droits de l'homme des Nations-Unies, et dans la discussion générale du paragraphe 9 du projet d'Observation générale n° 36 sur l'article 6 (droit à la vie) du Pacte sur les droits civils et politiques, je suis intervenu dans le débat le 2 novembre 2017 en séance plénière. Cette intervention qui concernait la question de l'avortement, dans son rapport au droit à la vie, a été mal comprise et a déclenché une polémique. Pour éviter les malentendus, je voudrais apporter les éclaircissements suivants.
Ma position se résume comme suit :
1)    Dénoncer les législations très restrictives du droit à l’avortement
Il est vrai que le droit à l’avortement suscite des questions d’ordre religieux, philosophique, juridique, éthique, sur lesquels nous pouvons diverger, en fonction des convictions de chacun. Mais je considère que le droit à l’avortement a constitué un acquis important pour les  femmes, en leur permettant de ne pas subir des grossesses non désirées, pour des raisons très différentes et variables telles que le viol, l'inceste, les malformations fœtales, la précarité, le jeune âge. Certaines législations nationales pénalisent, aujourd’hui encore, l’avortement ou le soumettent à des conditions très restrictives, voire draconiennes.
Avec d'autres collègues du comité, j'ai critiqué ces législations qui mettent en danger la vie des femmes et les poussent à pratiquer des avortements clandestins non sécurisés, qui mettent en danger leur santé ou leur vie ou encore les obligent à s'expatrier pour procéder, à un avortement. D'après l'OMS, 25 millions d'avortements à risque sont pratiqués annuellement dans le monde et 4,7% à 13,2% des décès maternels peuvent être attribués à un avortement non sécurisé[1].
2)   Appeler les États à dépénaliser l’avortement et à offrir aux femmes un encadrement sécurisé de l’avortement
 Pour les raisons mentionnées, j'ai appelé les États à dépénaliser l'avortement, et  garantir aux femmes un cadre sécurisé pour le pratiquer, particulièrement dans un certains nombres de cas, parmi lesquels le viol, l'inceste, ou la malformation. C’est dans ce cadre que j’ai pu donner l’exemple de la trisomie.
Tout en exprimant mon profond respect aux personnes porteuses de trisomie, notamment la trisomie  21, et à leur famille, et mon soutien à leur combat, je rappellerai que la plupart des femmes qui ont, au cours de leur grossesse, connaissance de la maladie, optent pour l’avortement (95% des femmes en France par exemple).
3) Donner le libre choix à la mère ou aux parents
Dans cette intervention, je n'ai jamais affirmé, comme le prétendent certains, qu'il fallait encourager l'élimination préventive des fœtus porteurs de maladies, d’anomalies ou de malformations. Cela reviendrait à admettre l'eugénisme qui est une attitude monstrueuse.
À mon avis, c'est une décision qui relève de la responsabilité de la mère seule ou des parents de l'enfant à naitre. Si ces derniers décident d'assumer, en toute conscience, les obligations et contraintes de toutes sortes pour eux-mêmes et pour l'enfant à naître, je considère que cette décision mérite le respect et même l'admiration, si elle est effectivement assumée. De merveilleuses histoires d'amour et d'humanisme peuvent se construire sur cette toile. Nombreux sont les parents qui assurent que leur enfant trisomique leur a donné une véritable leçon de vie et une vision différente du monde.
Je défends uniquement le droit de la mère ou des deux parents dans un contexte familial, de décider librement de leur choix. Les grands progrès réalisés par la médecine prénatale, et surtout le diagnostic de certaines maladies, doivent guider la mère ou les parents dans l’exercice de ce choix.
       Afin de répondre aux critiques qui m’ont injustement été adressées, je voudrais insister sur le fait que ma position ne consiste nullement à pousser les États ou les personnes à pratiquer des avortements préventifs d'élimination des embryons ou fœtus porteurs de maladies, mais à encourager les États à dépénaliser l'avortement tout d'abord et à ouvrir ensuite les possibilités de recourir à un avortement sécurisé, tout en le soumettant à certaines conditions qui tiennent  notamment compte de l'état d'avancement de la gestation. Par là, je n'ai fait que rejoindre la jurisprudence du comité des droits de l'Homme, aussi bien dans ses observations finales sur les rapports périodiques de certains États que dans des affaires contentieuses[2].
L'exploitation idéologique de mon intervention est à la fois erronée, injustifiée et injuste. Elle cherche par les moyens classiques de la propagande à créer un climat émotionnel favorable à certaines croyances philosophiques ou religieuses que je réprouve, parce qu'elles sont précisément hostiles, dans leur principe même, aux droits de l'Homme. Ceux qui accusent mes collègues et moi même en particulier de soutenir "la culture de la mort" ne savent pas ce qu'ils disent. Leur attitude remet en cause l’intérêt du dépistage et du diagnostic prénatal de certaines maladies et malformations. Elle est tout simplement à contre courant du progrès scientifique.  Pour des raisons qui leur sont propres, ils ont extrait une partie de mon intervention de son contexte général, pour en donner une interprétation qui n'est pas la mienne. Je regrette que ce   malentendu ait atteint le sentiment de certaines personnes ou leurs familles et je regrette de les avoir involontairement blessés. Je tiens à exprimer mes excuses aux personnes que j’ai pu heurter et à saluer leur combat, et celui de leurs familles.
Mais, vis à vis de certains partisans extrémistes des  droits de dieu, je réaffirme mon droit, en tant que défenseur des droits de l'Homme, de défendre les droits des femmes et leur autonomie.


[1] http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs388/fr/
[2] On peut citer deux affaires importantes, Amanda Mellet c. Irlande du 31 mars 2016 et Whelan c. Irlande du 17 mars 2017.

mardi 17 octobre 2017

Convertir l'Autre et tolérer autrui : quelle solution pour cette antinomie des religions? Yadh Ben Achour, IBLA, Samedi 22 mars 2017.



Nulle activité de l'esprit humain n'est désintéressée, au sens philosophique du terme. Toute pensée, toute création, toute idée, tout sentiment, cherche à atteindre un but déterminé, au profit de celui qui l'exprime. "Convertir" à ses propres idées ou à ses propres intérêts n'est pas propre à la religion. Le scientifique, le philosophe, le moraliste, le politique, le commerçant, cherchent tous à convaincre et persuader, pour amener autrui à adhérer à leurs points de vue ou à leurs intérêts. Le premier, le scientifique, cherche à convaincre de la véracité de sa théorie par la démonstration, pour la faire admettre d'une manière particulière par la communauté de ses collègues scientifiques, avec la ferme conviction qu'il travaille pour le progrès de l'esprit humain en général et du progrès matériel de l'humanité. Dans un premier temps, son désir de convaincre ne s'adresse pas tellement à la communauté globale, mais à la communauté spécifique des scientifiques. Mais il sait qu'en gagnant la reconnaissance de la communauté des scientifiques, il va conquérir celle de la société tout entière. La création artistique vise la reconnaissance de l'œuvre, la réputation ou la gloire de l'artiste. Nous pouvons en dire autant de l'idée ou du système du philosophe ou du moraliste. Le commerçant cherche, notamment par la publicité, à faire vendre sa production ce qui est une manière de faire reconnaître la qualité de ses produits et augmenter sa richesse. Le politique quant à lui, cherche à convaincre l'ensemble d'une communauté de ce que ses choix et ses décisions sont les plus proches du bien commun et de l'intérêt général. En cela, on peut considérer sa démarche comme étant la plus proche de celle du religieux. L'un cherche à convaincre et convertir pour un bonheur ultime purement terrestre, l'autre pour un bonheur qui se situe à la fois au niveau du bonheur terrestre, mais également d'une fin plus ultime encore, celle qui adviendra à la fin des siècles. Mais dans les deux cas l'engagement ou les promesses touchent l'entièreté de l'existence. Autrement dit, quand nous communiquons avec le politique ou avec le religieux, nous ne limitons pas notre communication à un aspect de la vie, l'aspect économique par exemple ou l'aspect scientifique ou l'aspect artistique. Notre communication enveloppe tout notre soi, notre soi social visible et concret, dont nous connaissons les conditions, les tenants et les aboutissants, mais également notre soi supra social qui demeure dans le domaine de l'invisible.
Au départ, au moment de son éclosion, et encore plus au cours de son histoire future, toute religion construit des territoires : le sien propre et ceux de l'Autre. En cela encore, rien ne différencie la religion de la politique et c'est pour cette raison que nous les voyons toujours dans l'histoire se soutenir mutuellement ou se disputer et se faire la guerre. Et vis-à-vis de l'Autre, c'est-à-dire vis-à-vis des territoires humains, physiques ou spirituels qui ne font pas partie de son propre domaine et lui font directement concurrence, toute religion aspire à gagner des adeptes par la conversion. Cela fait partie de la tendance naturelle, instinctive de toute religion. Chaque religion apporte ses arguments, sa sagesse, ses miracles, ses preuves et ses témoignages, en vue de convaincre l'Autre de la justesse de ses dogmes, de sa conception de la création, du créateur, de l'homme et du temps, de la matière et de l'esprit, du monde et de l'après monde, en vue de solliciter puis d'obtenir l'adhésion à ses points de vue et de faire entrer les autres dans le cercle de ses adeptes. La conversion procède de la nature même de la religion. Nous nous limiterons dans ce qui suit aux religions du Dieu unique, les religions "des gens du Livre", d'après la terminologie coranique.
I. La démarche de conversion.
Dans l'Ancien Testament, la conversion, constitue un revirement, un changement radical d'optique ou de conduite.. La prédication des prophètes cherche à obtenir la conversion, c'est-à-dire le renoncement à ses croyances et pratiques anciennes. Nous lisons dans Ezéchiel : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : revenez, détournez-vous de vos idoles ; détournez vos visages de toutes vos abominations ». L'idée est encore plus nettement exprimée dans Zacharie au verset 4 du chapitre premier : « N'imitez pas vos pères, eux que les prophètes de jadis ont interpellé en ces termes : « Ainsi parle le Seigneur, le tout-puissant : Revenez donc, renoncez à vos chemins mauvais et à votre conduite mauvaise ». La fuite face à la vérité révélée, la dénégation, l'hostilité et l'agression vis-à-vis des prophètes constituent l'un des mythes centraux des récits coraniques. Nous y reviendrons avec les figures coraniques emblématiques de Noé  et d'Abraham, face à la persistance de leurs peuples dans la dénégation. Mais à ce stade, nous pouvons noter que les religions monothéistes associent dans un même mouvement le découpage du temps et celui de la morale et de la religion ; à la morale et à la religion des générations anciennes, fondées sur les légendes et les mythologies, elles opposent  la morale et la religion nouvelle, fondée sur la révélation et la raison ; cela va évidemment de pair avec un couplage religieux du temps, entre le temps ancien de l'ignorance et le temps nouveau des lumières. Le Coran oppose nettement le temps immoral des ténèbres dhulumât à celui de la lumière, nûr, ce qui correspond au découpage du temps historique, en islam et jâhiliyya. 
Le Nouveau Testament insiste également sur la conversion en tant que renoncement au passé, à ses illusions et ses fautes et en tant qu'espérance d'un meilleur avenir, en vue d'une plus grande proximité à l'égard du divin. À titre d'exemple, citons l'Évangile selon saint Matthieu à propos de Jean le Baptiste : « En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée : « Convertissez-vous : le règne des cieux s'est approché». L'annotateur de la traduction œcuménique de la Bible a pris soin de noter à ce propos que le thème de la conversion est capital dans l'Ancien Testament, surtout depuis Jérémie, avec l'idée qu'il s'agit du changement de direction, du retour inconditionnel au Dieu de l'alliance. Le thème de la conversion se retrouve exactement dans les mêmes termes au chapitre 4 verset 17 de Matthieu : « A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le règne des cieux s'est approché ».   Le thème de la conversion se retrouve en plusieurs autres occurrences des Évangiles.
La démarche de conversion englobe, en général, quatre paliers. Pour en parler, nous utiliserons la terminologie coranique, en spécifiant toutefois qu'elle ne diffère pas fondamentalement des deux autres religions monothéistes.
Premier degré : le faire-connaître, la transmission, Tablîgh.
Le premier est celui de la communication de la bonne parole  et de la voie droite , a-tabligh. Nous lisons dans le verset 67 de la cinquième sourate, Al Mâ'ida : « Envoyé de Dieu, communique (fais connaître) ce qui est révélé par ton seigneur..."[1] il est dit également de nombreuses fois dans le Coran que le Prophète est astreint à la seule communication sans égard à la réaction de ses interlocuteurs. Dans la même sourate nous lisons au verset 99 : « L'Envoyé n'est tenu qu'à la transmission du message »[2]. Dans d'autres versets, il est dit que s'ils se détournent, tu n'es tenu que par la transmission. Dans la conception monothéiste, la bonne nouvelle doit être communiquée, la lumière doit s'épancher sur le monde, mais pour cela elle doit apparaître, comme le proclame le discours sur la montagne : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre père qui est aux cieux ». (Matthieu, 5,14, 15,16).
Deuxième degré : l'appel, a-daawâ.
La différence essentielle entre Tablîgh ( transmission) et la  daawâ (l'appel), c'est que dans ce dernier cas, apparaît l'idée de la sollicitation. Il ne s'agit plus simplement de transmettre mais également d'appeler vers soi, c'est-à-dire de solliciter l'adhésion. Autrement dit, l'appel implique la réponse, al Istijâbâ. Il s'agit d'appel pour suivre la voie juste, al Hûdâ, ou droite, a-sirât al mustaqîm, appel qui espère évidemment l'acceptation. La situation de Noé est, par conséquent, une situation tragique, comme celle d'Abraham[3], puisque malgré leurs appels, leurs peuples persistent  dans la dénégation et la plainte élevé par Noé et Abraham vers le ciel nous est rapportée dans le Coran dans deux récits palpitants et dans un style épique et haletant. La même complainte, la même déception sont exprimées par Zacharie dans l'Ancien Testament. Ce dernier, après avoir appelé à la conversion s'adresse à son seigneur en ces termes : « ....mais ils ne m'ont pas écouté et n'ont pas pris garde à moi ». Cet appel évidemment doit avoir lieu par les moyens de la persuasion : « Appelle sur la voie de ton seigneur par la sagesse et la bonne exhortation et dispute de la meilleure manière avec eux. Dieu connaît mieux que quiconque ceux qui dévient de son chemin et ceux qui le suivent" (Abeille, 125)[4].
Troisième degré : l'avertissement, al indhâr, al Wa'îd.
L'avertissement, suivi de menaces, se trouve en opposition de sens avec le concept de la promesse, a-tabshîr. La promesse, c'est l'annonce de la bonne nouvelle, qu'elle soit celle de la religion en général, de la miséricorde (Rahma) ou de la vérité (haqq)[5] ou celle d'un événement heureux qui doit toucher les bienfaisants, les saints ou les prophètes, comme Abraham[6] ou Zacharie[7] ou Marie[8]. Nous accédons ici à un niveau psychologiquement plus contraignant, dans la mesure où il est accompagné d'une menace, par exemple la menace, comme le feu de l'enfer, la souffrance ou  la vengeance de Dieu sur terre ou dans le ciel. Il peut s'agir d'un cataclysme naturel comme dans le verset 13 de la sourate Fuçillat:"S'ils se détournent, dis leur : je vous avertis du même cataclysme que celui dont furent frappés les 'Âd et les Thamud "[9]. Il peut s'agir également de la souffrance dans l'au-delà ou par le feu de l'enfer, comme dans le premier verset de la sourate de Noé ou dans le verset 40 de la sourate a-Naba'. Noé reçut un ordre clair : « Va avertir ton peuple avant qu'un châtiment douloureux fonde sur lui ». Et dans la sourate de La Nouvelle, il est dit : « En vérité, nous vous mettons en garde contre un châtiment imminent. Ce jour là, l'homme sera confronté avec ses œuvres et le mécréant épouvanté s'écriera : Ah, que n'eussé-je été poussière!". L'avertissement, doublé de menaces, est constamment présent dans l'Ancien Testament. Par exemple, dans Jérémie, le seigneur appelle vers lui les habitants de Juda et ceux de Jérusalem, et conclut son exhortation par ces termes : « Sinon ma fureur jaillira comme un feu, elle brûlera sans que personne puisse l'éteindre, à cause de vos agissements pervers ». (Jérémie, 4, 4). Ici encore, nous nous trouvons face à à la structure de pensée commune au monothéisme : la contre violence de Dieu (batsh)  peut venir châtier les dénégateurs, les récalcitrants, les impies et les violents.

II. De la conversion à la violence.

La contrainte légitimée par la foi constitue le quatrième degré de la démarche de conversion. Nous touchons ici une question polémique. Est-ce que les religions monothéistes prônent le recours à la contrainte et en particulier le recours à la violence ? Certains l'affirment, d'autres l'infirment . Sans entrer dans le détail de cette polémique, il faudrait l'expliquer et la comprendre. Pour cela, il faut tenir compte du fait que les textes sacrés, utilisant les péricopes, le langage métaphorique, symbolique, mythique et imaginatif, vont ouvrir la voie aux divergences d'interprétation qui elles-mêmes, au gré des circonstances historiques, vont produire des préceptes et des règles d'action antinomiques. Et c'est ainsi que la contrainte au service de la foi va, selon les interprétations, revêtir plusieurs formes et connaître plusieurs degrés d'intensité. L'une d'elles, consiste à affirmer que la défense et l'extension de la foi et de la religion est de nature à légitimer le recours aux armes. Arrêtons-nous un instant sur le verset 84 de la sourate des Femmes “Combats donc dans la voie du Seigneur. Et ne charge que toi même. Incite les croyants. Peut-être que Dieu arrêtera la violence des infidèles. Dieu est encore plus grand en violence et plus grand en dissuasion” (Sourate des Femmes, verset 84)[10]. Ou encore :"O vous qui croyez, Vous enseignerai-je un commerce qui vous sauvera d'une évidente souffrance? Croyez en Dieu et son Prophète, et combattez sur le chemin de Dieu avec vos biens et vos âmes, cela est meilleur pour vous si vous saviez" (a-çaff, 10 et 11) [11].  De tels versets peuvent-être évidemment compris, et il l'ont été dans les faits, comme justifiant la violence prosélytique, au service de l'expansion de la foi. L'Ancien Testament, notamment les livres de Josué et de Jérémie, déborde de références aux thèmes de la destruction, de l'anéantissement, et de l'anathème jeté sur les peuples, y compris le peuple élu lui-même, à cause de la raideur de sa nuque et de sa désobéissance aux ordres du créateur. Nous lisons dans Jérémie : «...je les vouerai à l’anathème et je les réduirai à la dévastation, au persiflage et à des ruines éternelles. Je ferai disparaître de chez eux le cri de l’allégresse et le cri de la joie, le chant de l’époux et le chant de l’épousée, le bruit de la meule et la lumière de la lampe. Tout ce pays deviendra une ruine et une dévastation, et ils seront en servitude parmi les nations» (Jr 25,9-11).
Le texte évangélique s'avère largement en retrait sur la question de la violence, comme le révèle amplement le Discours sur la montagne.  D'autres citations le confirment. Mathieu, 26, 51 : « Alors Jésus lui dit: Remets ton épée à sa place; car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Mathieu,« Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre". 1. Pierre, 3,9 : « Ne rendez point mal pour mal, ou injure pour injure; bénissez, au contraire, car c'est à cela que vous avez été appelés, afin d'hériter la bénédiction ». Mais, là encore, dans la logique de l'apocalypse de Jean, nous pouvons y glaner quelques versets qui seront invoqués dans de nombreuses entreprises de violence religieuse : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mathieu, 10,34) ou encore : « Celui qui n'a pas d'épée, qu'il vende son manteau pour en acheter une » (Luc, 22,36).
       Mis à part l’expulsion par Jésus des marchands du temple qui a si fortement marqué l'art occidental, la contrainte des infidèles à la foi a été admise, comme le révèle la doctrine de Saint Augustin sur les donatistes dans sa lettre 93 à Vincent, écrite en 408 et dans laquelle il écrit:" Je suis maintenant plus désireux et ami de la paix qu'à l'époque où vous m'avez connu fort jeune à Carthage, quand votre prédécesseur Rogat vivait encore; mais les donatistes sont si remuants qu'il ne me paraît pas inutile que les puissances établies de Dieu les répriment et les corrigent. Plusieurs d'entre eux ainsi ramenés font notre joie : ils se montrent si sincèrement attachés à l'unité catholique, ils la défendent avec tant d'énergie et se réjouissent si fort d'avoir été tirés de leur ancienne erreur, qu'ils sont pour nous un sujet d'admiration. Ceux-là pourtant, par je ne sais quelle force de la coutume, n'auraient jamais songé à changer en mieux, si la crainte des lois n'avait amené leur esprit à la recherche de la vérité;" Dans la même lettre, il ajoute:" Vous pensez que nul ne doit être forcé à la justice, et vous lisez pourtant que le père de famille a dit à ses serviteurs : « Forcez d'entrer tous ceux que vous trouverez .."[12] . L'idée de la contrainte au service de la foi est ici évidente et elle a été reprise bien plus tard au 13ème siècle par Saint Thomas d'Aquin dans la II IIAE de la Somme théologique  à la question 10 article 8 : faut-il contraindre les infidèles à la foi ? Comme Saint-Augustin, Thomas d'Aquin admet évidemment que la volonté ne peut être contrainte. Il affirme :
« L’on peut tout faire sans le vouloir, mais croire, seulement si on le veut. » On lit en effet en S. Matthieu (13, 28) que les serviteurs du père de famille dans le champ duquel avait été semée l’ivraie, lui demandèrent : " Veux-tu que nous allions la ramasser ? " et il répondit : " Non, de peur qu’en ramassant l’ivraie vous n’arrachiez en même temps le froment. " Il semble donc, pour la même raison, qu’on ne doit pas contraindre à la foi certains infidèles. En sens contraire, il est dit en S. Luc (14, 23) : " Va sur les routes et les sentiers, et force à entrer pour que ma maison soit pleine. Mais c’est par la foi que les hommes entrent dans la maison de Dieu, c’est-à-dire dans l’Église. Il y a donc des gens qu’on doit contraindre à la foi. Réponse : Parmi les infidèles, il y en a, comme les païens et les Juifs, qui n’ont jamais reçu la foi. De tels infidèles ne doivent pas être poussés à croire, parce que croire est un acte de volonté. Cependant, ils doivent être contraints par les fidèles, s’il y a moyen, pour qu’ils ne s’opposent pas à la foi par des blasphèmes, par des suggestions mauvaises, ou encore par des persécutions ouvertes. C’est pour cela que souvent les fidèles du Christ font la guerre aux infidèles ; ce n’est pas pour les forcer à croire ...ce qu’on veut, c’est les contraindre à ne pas entraver la foi chrétienne. Mais il y a d’autres infidèles qui ont un jour embrassé la foi et qui la professent, comme les hérétiques et certains apostats. Ceux-là, il faut les contraindre même physiquement à accomplir ce qu’ils ont promis et à garder la foi qu’ils ont embrassée une fois pour toutes...De même, embrasser la foi est affaire de volonté, mais la garder quand on l’a embrassée est une nécessité. C’est pourquoi les hérétiques doivent être contraints à garder la foi...De même l’Église catholique : lorsque par la ruine de quelques-uns elle rassemble tout le reste de ses enfants, la délivrance de tant de peuples guérit la douleur de son cœur maternel".
Pour Saint-Thomas, il existe donc une persécution juste et une persécution injuste. Il écrit à cet effet :
« Si nous voulons nous en tenir à la vérité, nous reconnaîtrons que la persécution injuste est celle des impies contre l’Église du Christ ; et la persécution juste est celle de l’Église du Christ contre les impies […]. L’Église persécute par amour, les autres par la haine ; elle veut ramener, les autres veulent détruire ; elle veut tirer de l’erreur, et les autres y précipiter. L’Église poursuit ses ennemis et ne les lâche pas jusqu’à ce que le mensonge périsse en eux et que la vérité y triomphe […]. Pendant que nous travaillons à leur procurer le salut éternel, ils s’efforcent de nous ôter le salut en ce monde. » Saint Augustin, Lettre 93 à Vincent (408 apr. J.-C.).
Cette affirmation dont nous pouvons retrouver les prémices et les conclusions dans tous les livres d'hérésiographie islamiques, comme le Livre de l'immunisation, Kitâb al I'tiçâm, de Shâtibi qui vécut au XIVe siècle, constitue une illustration de ce que nous avons tantôt évoqué, c'est-à-dire la division des territoires spirituels, en fonction de la position du locuteur. La terre à laquelle appartient le locuteur est toujours considérée comme celle du bien, de la droiture de la justesse et de la justice, tandis que la terre de l'autre est le réceptacle des erreurs, de l'abomination et de l'injustice. Ce cadre mental, à la fois objectif et subjectif, constitue une prédisposition à l'exercice de la violence sacrée qui a jalonné l'histoire de toutes les religions. Prolongeant l'idée de Marcel Gauchet, d'après laquelle les acteurs de l'histoire agissent « dans un champ de possibles rigoureusement définis »,  Philippe Buc écrit  : « La violence, loin d'être un pur invariant et loin d'être variable à l'infini, a un tracé et une forme dépendant des religions qui ont modelé ses acteurs et leur conception. » [13] Cette réflexion est valable pour les trois religions monothéistes, comme en témoigne, quasiment dans le quotidien, leurs histoires respectives.

III. La démarche de tolérance

En opposition à cette démarche de conversion, il existe dans les textes sacrés des incitations à la tolérance d'autrui et l'ajournement de leur destinée finale au jugement de Dieu. Il est habituel de citer à ce propos le verset coranique : «Point de contrainte en matière de religion » Lâ ikrâha fi-eddine", ou encore "Vous avez votre religion et j'ai la mienne", lakum dînukum wa liya dîne", ou encore:" La vérité vient de Dieu. Qu'il croie, celui qui veut croire ; et qu'il nie, celui qui veut nier.... » [14].

À la lumière de ce que nous venons de dire, nous voyons qu'il existe en vérité une double antinomie des religions.
La première se situe au niveau du domaine sacré lui-même. A ce niveau, nous avons affaire à trois décalages. Le premier, à l'intérieur même du texte sacré le plus élevé dans lequel  nous trouvons à la fois l'appel à la conversion jusqu'à l'ultime recours aux armes et, d'un autre côté, le principe selon lequel en matière de religion, il ne peut y avoir de contrainte. Ce décalage intratextuel est aggravé par le décalage intertextuel, entre différents niveaux de texte. Alors que le Coran ne reconnaît nullement le crime d'apostasie, le hadith prophétique proclame un dictat sans nuance : "Qui change de religion, tuez- le". Il existe une troisième distance entre les textes sacrés et leur interprétation par les théologiens, les légistes et les jurisprudents. La religion, hélas, n'est pas l'œuvre du seul dieu, mais de ses serviteurs humains.
La deuxième antinomie concerne le rapport entre le sacré et sa mise en jeu politique et social. Jamais sacré n'est assez sacré pour se contenter d'être sacralisé uniquement par le culte. Le sacré est un fait social et historique. Pour parvenir à réaliser sa vocation sociale, il doit donc obligatoirement passer par les canaux ordinaires de la mise en scène sociale, comme la famille, l'école, le système juridique, la culture et pour cela, il doit forcément faire appel au pouvoir politique, avec lequel il se trouve d'ailleurs en concurrence pour le contrôle des instances de socialisation et de contrôle social.
C'est à ce niveau que nous rencontrons l'alliance de la politique et de la religion et la sublimation de la violence, au nom de Dieu. Comme dans le chapitre 6 de l'Epitre aux Ephésiens, le langage articulé au nom de Dieu peut se présenter dans les tournures du langage militaire : "armure de Dieu",  "bouclier de la foi", "casque du salut", "glaive de l'esprit". Cela est aussi vrai du texte vétérotestamentaire et du Coran. A partir de là les politiques peuvent broder à satiété. Cette alliance des frères ennemis, nécessaire, incontournable, a produit les pires excès. La pratique, nous la connaissons. Les neuf croisades, les milites Christi, les armées de Mohamed, les guerres de religion, la journée des barricades à Paris en 1588, l'inquisition, le Jihad de conquête, le Jihad terroriste, les massacres des hérétiques et des apostats, les dragonnades, la conversion forcée de peuples entiers par le prosélytisme des conquérants du Nouveau Monde, les génocides, l'extermination de minorités, au nom de Dieu et de la religion, la démarche de conversion n'a été souvent qu'un mur de larmes et un torrent de sang.
La tolérance est apparue précisément pour faire face aux malheurs et aux indicibles souffrances connues par l'humanité, en particulier ceux qui ont été vécus par les minorités religieuses, à cause des conflits, des conquêtes, des guerres à caractère religieux etc. En 1685, John Locke écrivit ses Letters concerning Toleration. Il y affirme:" La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne". Il y souligne la nécessité de séparer le pouvoir civil de la religion. "L'État, selon mes idées, est une société d'hommes instituée dans la seule vue de l'établissement, de la conservation et de l'avancement de leurs intérêts civils... La juridiction du magistrat se termine à ces biens temporels, et que tout pouvoir civil est borné à l'unique soin de les maintenir et de travailler à leur augmentation, sans qu'il puisse ni qu'il doive en aucune manière s'étendre jusques au salut des âmes,...". Cette nouvelle disposition de l'esprit, inaugurée par Hugo Grotius, à l'égard de la violence et de la tolérance correspond à un tournant historique de la configuration de l'État et de la société en Europe.
En butte à la répression qui s'est abattue sur les protestants sous Louis XIV avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685 , Pierre Bayle rédige un pamphlet intitulé : Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand (1686). Il rédige également un ouvrage intitulé : Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains-les d’entrer. Où l’on prouve, par plusieurs raisons démonstratives, qu’il n’y a rien de plus abominable que de faire des conversions par la contrainte, et où l’on réfute tous les sophismes des convertisseurs à contrainte, et l’apologie que St. Augustin a faite des persécutions." L'ouvrage constitue à la fois une attaque virulente contre l'église catholique et une interprétation philosophique et rationaliste des écritures par laquelle Bayle démontre que l'Ecriture sainte n'a rien à voir avec la contrainte des "convertisseurs" et que la liberté de conscience, tirée de la "raison naturelle",  est le principe qui doit s'imposer en la matière.
IV. Repenser le système de la religion civile

Ceci nous conduit aux solutions pour résoudre ces antinomies fondamentales des religions. Mohamed-Sghir Janjar a excellemment formulé la question à laquelle toute solution doit répondre : « Comment concilier le respect de la liberté d'expression, le droit de chaque être humain à communiquer ses idées et ses convictions religieuses, philosophiques ou idéologiques, et la nécessité éthique de respecter les convictions des autres ? »[15] En d'autres termes, comment concilier la conversion de l'Autre et la tolérance d'autrui?  La première idée dans ce sens, c'est que la religion ne peut pas être comprise aujourd'hui, dans le monde moderne, comme elle l'était lors de son éclosion, de son évolution, de sa cristallisation historique et son institutionnalisation. La pensée religieuse, à moins de régresser ou mourir ou devenir un phénomène purement politique, sans aucune épaisseur religieuse, doit prendre en compte les enseignements de la science, de la morale et du droit modernes. Si une religion prétend que la terre est plate et que la science partagée par la communauté des scientifiques me dit qu'elle est ronde, l'information religieuse devient fausse et doit être rejetée.
La deuxième idée, aujourd'hui largement admise par le christianisme et le judaïsme, consiste à rompre avec le principe de la religion civile. La religion civile est celle qui est fondée en tout premier lieu sur l'identité des croyants et des citoyens, avec cependant une prévalence subjective, d'ordre psychologique, de la conviction religieuse, dans la mesure où la vie de l'au-delà, la vie vraie pour le croyant, est considérée comme éminemment supérieure à celle d'ici-bas. En islam, ce trait est accentué par l'inexistence d'une Eglise, ce qui a pour effet de politiser encore plus la religion et de lui reconnaître le plus haut degré du privilège social.  Je veux dire par là que la passion religieuse de cette personne du monde céleste va l'emporter sur la passion de cette même personne en tant que membre du monde politique. Dans ce modèle, l'allégeance à la religion est considérée comme l'allégeance fondamentale qui conditionne toutes les autres, en particulier dans le domaine de la culture, du droit et de la politique. Il s'ensuit que, dans ce contexte religieux et  psychologique, il est difficile, sinon impossible, aux croyants de dissocier leur  vie civile de  leur vie religieuse. Il leur est conséquemment impossible de distinguer l'État et la religion, le précepte religieux de la règle juridique, les droits de Dieu des droits de l'homme. Ce modèle condamne l'esprit du croyant à une certaine rigidité qui va se manifester d'abord par une fidélité absolue et sans nuances à l'ordre religieux et ensuite par l'intransigeance et l'intolérance à l'égard de l'autre. L'environnement économique, le développement culturel, les circonstances politiques nationales ou internationales aidant, cette disposition d'esprit dans la religion civile va pouvoir générer toutes sortes de dérives qui vont du radicalisme au terrorisme, en passant par le discours  et la pratique de haine à l'égard de l'autre. Dans ce contexte, la liberté de conscience demeurera incomprise et rejetée. C'est pour cette raison, que nous avons déployé tellement d'effort en Tunisie pour introduire dans la Constitution, l'idée de la liberté de conscience, hurriyat a-dhamîr, en sachant cependant que nous n'avons introduit qu'un mot, noyé dans des mots contraires et des pratiques et des mentalités hostiles. Mais nous avons le mérite d'avoir ouvert un débat qui ne restera pas sans effet à long terme..

Pour rompre avec ce modèle, il faut donc repenser et re-vivre le système de la religion civile. Mais le  système de la religion civile fait partie des tendances profondes des sociétés islamiques. Même avec l'accélération de l'histoire, on ne peut le faire évoluer sur le court terme. Pour le dépasser, les voies habituelles de la politique et de l'histoire, c'est-à-dire la violence destructrice et  régénératrice vont certainement avoir une influence déterminante. Mais ces phénomènes dont on ne peut prévoir ni la survenance, ni l'intensité ni les effets, dépendent de la marche de l'histoire et de ses aléas. En revanche, nous pouvons affirmer que le dépassement du système de la religion civile est lié, en grande partie également, au phénomène de rénovation de la pensée sociale et de la pensée religieuse.
      Le monde musulman s'y emploie depuis plus d'un siècle et demi par divers moyens, le concordisme, comme au cours de la grande période réformiste en Inde, en Turquie, en Tunisie ou en Egypte, avec les grandes figures de Rifaa Rafaa Tahtawi, Afghani, Cheikh Abduh, Mohamed Iqbal, la critique frontale du modèle de la religion civile, avec les œuvres maitresses de Ali Abderrazk et Tahar Haddad, la révolution littéraire avec Taha Hussein ou Abul Qacem a-Chebbi, la révolution politique, avec Ataturk, Bourguiba, Nasser, Mohamed VI ( c'est sous son règne qu'une question importante celle de l'apostasie a été officiellement renversée en 2017  par les oulémas marocains)[16]. Tout un monde d'ONG internationales, comme Muslim Progress values et d'organisations internationales y contribuent de manière décisive. Le 19 mars dernier à Beyrouth a été adopté, sous l'égide du Haut commissaire des droits de l'homme des Nations unies, un texte important intitulé 18 Commitments on Faith for rights[17]. Ce texte, en même temps qu'il dénonce les dérives du fanatisme religieux et anti-religieux, plaide pour un standard minimum commun pour les croyants de toutes les religions, mais également  pour les non-croyants, standard fondé sur l'égalité de genre, la reconnaissance de l'égalité des cultures. la liberté de conscience, la séparation de l'ordre politique et religieux.
Comment alors peut-on comprendre la montée et le développement des tendances extrémistes dans l'ensemble des pays musulmans? Quel est le sens du développement du radicalisme religieux, dans les pays dans lesquels nous nous attendions à ce que l'islam puise le renouveau de sa pensée ? Sur ce plan, les résultats ne sont apparemment pas reluisants. Non seulement l'islam ne profite pas de son insertion dans le tissu social européen, mais il révèle, au contraire, une tendance au démarquage, à telle enseigne que ce sont les Européens qui se plaignent aujourd'hui de perdre à la fois leurs repères et leurs valeurs par le jeu d'une sorte de colonisation intérieure de l'islam. Comment interpréter ce phénomène?[18]
      Nous nous trouvons en effet confrontés à une interrogation réellement cosmique : la montée en puissance du radicalisme religieux, le caractère spectaculaire du phénomène terroriste à travers le monde, pourraient être le signe des derniers soubresauts d'un système, celui de la religion civile, en voie de disparition. Cela se pourrait. L'histoire nous enseigne en effet que les signes du déclin ou de la disparition d'une civilisation, ou d'un système de pensée peuvent se révéler par une crispation violente et désespérée de l'ancien système.
      Mais, comme l'avenir nous reste inconnu, une autre interprétation du phénomène peut être avancée. Il s'agirait alors d'une résistance acharnée du système de la religion civile contre toutes les tentatives externes et internes de le détruire. Cette résistance pourrait être couronné de succès. Ce serait alors une nouvelle phase historique dans le millénaire conflit entre islam et non islam et en particulier l'islam et l'Europe. Pour nous, à l'intérieur, tout cela pourrait signaler la victoire finale de l'orthodoxie de masse[19]. Pour l'Europe, ce serait quelque chose comme... une nouvelle chute de l'empire romain.


[1] يَا أَيُّهَا الرَّسُولُ بَلِّغْ مَا أُنزِلَ إِلَيْكَ مِن رَّبِّكَ ۖ وَإِن لَّمْ تَفْعَلْ فَمَا بَلَّغْتَ رِسَالَتَهُ ۚ وَاللَّهُ يَعْصِمُكَ مِنَ النَّاسِ ۗ إِنَّ اللَّهَ لَا يَهْدِي الْقَوْمَ الْكَافِرِينَ
اعْلَمُوا أَنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ وَأَنَّ اللَّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ (98) مَّا عَلَى الرَّسُولِ إِلَّا الْبَلَاغُ ۗ وَاللَّهُ يَعْلَمُ مَا تُبْدُونَ وَمَا تَكْتُمُونَ (99   [2]
[3] A-sâffat, 83 et s.
                 ادْعُ إِلَىٰ سَبِيلِ رَبِّكَ بِالْحِكْمَةِ وَالْمَوْعِظَةِ الْحَسَنَةِ ۖ وَجَادِلْهُم بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ ۚ إِنَّ رَبَّكَ هُوَ أَعْلَمُ بِمَن ضَلَّ عَن سَبِيلِهِ ۖ وَهُوَ أَعْلَمُ بِالْمُهْتَدِينَ (125)  [4]
 فَإِنَّمَا يَسَّرْنَاهُ بِلِسَانِكَ لِتُبَشِّرَ بِهِ الْمُتَّقِينَ وَتُنذِرَ بِهِ قَوْمًا لُّدًّا (97[5]
وَبَشَّرْنَاهُ بِإِسْحَاقَ نَبِيًّا مِّنَ الصَّالِحِينَ ( 112) فَبَشَّرْنَاهُ بِغُلَامٍ حَلِيمٍ (101 [6]
فَنَادَتْهُ الْمَلَائِكَةُ وَهُوَ قَائِمٌ يُصَلِّي فِي الْمِحْرَابِ أَنَّ اللَّهَ يُبَشِّرُكَ بِيَحْيَىٰ مُصَدِّقًا بِكَلِمَةٍ مِّنَ اللَّهِ وَسَيِّدًا وَحَصُورًا وَنَبِيًّا مِّنَ الصَّالِحِينَ     [7]
        إِذْ قَالَتِ الْمَلَائِكَةُ يَا مَرْيَمُ إِنَّ اللَّهَ يُبَشِّرُكِ بِكَلِمَةٍ مِّنْهُ اسْمُهُ الْمَسِيحُ عِيسَى ابْنُ مَرْيَمَ وَجِيهًا فِي الدُّنْيَا وَالْآخِرَةِ وَمِنَ الْمُقَرَّبِينَ (45  [8]
 فَإِنْ أَعْرَضُوا فَقُلْ أَنذَرْتُكُمْ صَاعِقَةً مِّثْلَ صَاعِقَةِ عَادٍ وَثَمُودَ (13)  [9]
    فَقَاتِلْ فِي سَبِيلِ اللَّهِ لَا تُكَلَّفُ إِلَّا نَفْسَكَ وَحَرِّضِ الْمُؤْمِنِينَ عَسَى اللَّهُ أَن يَكُفَّ بَأْسَ الَّذِينَ كَفَرُوا وَاللَّهُ أَشَدُّ بَأْسًا وَأَشَدُّ تَنكِيلًا   النساء (84)   [10]
[12] http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/lettres/s002/l093.htm
[13] Philippe Buc, Guerre sainte, martyre et terreur. Les formes chrétiennes de la violence en Occident, traduit de l'anglais par Jacques Dalarun, Gallimard, Paris, 2017, p.23.
   وَقُلِ الْحَقُّ مِنْ رَبِّكُمْ فَمَنْ شَاءَ فَلْيُؤْمِنْ وَمَنْ شَاءَ فَلْيَكْفُرْ إِنَّا أَعْتَدْنَا لِلظَّالِمِينَ نَارًا أَحَاطَ بِهِمْ سُرَادِقُهَا وَإِنْ يَسْتَغِيثُوا يُغَاثُوا بِمَاءٍ كَالْمُهْلِ يَشْوِي الْوُجُوهَ بِئْسَ الشَّرَابُ وَسَاءَتْ مُرْتَفَقًا ( الكهف 29 [14]
[15] Mohamed-Sghir Janjar, "Prosélytisme et/ou da'wa. Réflexion sur le cas de l'islam", Histoire, Monde et Culture religieuse, numéro 28, décembre 2013, p. 142.

[16] En 2012,  Le Haut conseil des oulémas avait pris une position favorable à la mort de l'apostat. Voir, Marina Eskandar, Traduction d’un extrait du document rédigé par des leaders religieux marocains sur la liberté de croyance dans l’Islam, Sabîl al-‘ulamâ’, (II Partie, chapitre 1, paragraphes 4-5, p. 96 -101) http://www.oasiscenter.eu/fr/articles/religions-et-espace-public/2017/02/20/declaration-des-oulemas-marocains-sur-l-apostasie.

[17] http://www.ohchr.org/Documents/Press/21451/18CommitmentsonFaithforRights.pdf
[18] L'optimisme auquel j'adhérai au moment où je rédigeai la conclusion de Aux fondements de l'orthodoxie sunnite, n'est plus de mise aujourd'hui.
[19] Yadh Ben Achour, Aux fondements de l'orthodoxie sunnite, Presses universitaires de France, Paris, 2008. Cérès éditions,Tunis, 2009.